A seat at the table de Solange, une odyssée générationnelle et afro-féministe ; l’album fête ses dix ans. ⭐︎
A Seat at the Table fête ses dix ans, et j’ai envie de revenir dans le passé, de me souvenir de l’immense émotion que j’ai ressentie lorsque j’ai écouté cet album pour la première fois. J’avais quatorze ans et, déjà, je me sentais profondément connectée à lui. Aujourd’hui, je suis dans la première tranche de la vingtaine, mais l’album résonne toujours autant en moi. Dans ma tête, c’est un peu la grande sœur de CTRL de SZA.
J’ai toujours été particulièrement fascinée par Solange. Je me retrouve en elle : dans son caractère discret, sa vision artistique, ses projets musicaux, mais aussi dans cette façon qu’elle a de s’intéresser à une multitude de choses. Elle est à l’intersection de plusieurs arts. Le point qui m’intéresse le plus chez Solange, c’est qu’elle a réussi à exister par elle-même. J’ose même dire qu’elle possède une véritable vision artistique que sa sœur n’a pas, I love Beyoncé, don’t come for me Beyhive...
A Seat at the Table démontre les sensibilités d’une femme afro-américaine et, à l’époque, se trouvait presque à l’antipode des directions artistiques dominantes chez les artistes noires, y compris celle de sa propre sœur, l’Agamemnon des pop stars.
L’album s’inscrit dans une sensibilité qui me rappelle mes propres caractéristiques. Je ne parle pas beaucoup, je ne suis pas la plus populaire ni la plus cool, et la solitude ne me dérange pas. Je m’occupe : je lis, j’écoute de la musique, j’écris. J’extériorise à travers ces activités. Ce qui me touche le plus dans ce projet, c’est justement l’authenticité des chansons et des sujets abordés. On suit les pensées d’une femme noire en marge de la société, qui revendique sa culture et sa « blackness », une notion qui ne trouve pas réellement son équivalent dans la société française.
“I tried to keep myself busy
I ran around circles
Think I made myself dizzy
I slept it away, I sexed it away
I read it away”
L’album sort, si mes souvenirs sont bons, dans une société américaine déjà profondément polarisée, notamment marquée par les violences policières envers les Afro-Américains. Solange choisit, ou peut-être ne choisit-elle pas, d’en faire un projet engagé. Elle y évoque le sexisme, le racisme, la misogynie et les discriminations raciales, notamment à travers les interludes de ses parents, qui racontent leurs expériences du racisme dans le Sud.
Mais je ne réduirais pas A Seat at the Table à une œuvre politique. Pour moi, c’est avant tout la magnifique revendication d’une femme noire aux origines créoles qui choisit de raconter une histoire. Une histoire commune que des millions de femmes et d’hommes noirs vivent aux États-Unis.
Une véritable odyssée afro-féministe, sortie à l’aube de l’élection de Donald Trump, qui plonge ses racines dans la musique noire américaine : jazz, R&B, funk. Avec une photographie léchée et une production parfaitement maîtrisée, Solange a sans doute livré l’un des albums les plus marquants et influents des années 2010.
Et peut-être même, dans ma tête, la grande sœur qui a ouvert la voie à Lemonade de Beyoncé. ⭐︎